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LEOPOLD Ier : UN ROI PROTESTANT

Un prince européen

Le roi Léopold Ier appartenait à la branche ernestine de la famille de Saxe qui, une des premières, avait adopté la Réforme, et dont le duc Frédéric-le-Sage avait, depuis les tout débuts, protégé Martin Luther.
Léopold-Georges-Chrétien-Frédéric, huitième enfant du prince François-Antoine de Saxe-Cobourg, naquit au château Ehrenburg à Cobourg le 16 décembre 1790 et fut baptisé le lendemain par le chapelain de la Cour, le docteur Schwarz. Son éducation fut assurée par le pasteur Charles-Théodore Hoflender, chapelain et professeur au Collège Casimirianum, qui lui enseigna les langues latine et grecque, ainsi que les premiers éléments du russe, les mathématiques, la logique et les sciences naturelles. Quant à sa formation religieuse elle lui fut donnée par le pasteur Gottlieb Scheler. Son instruction militaire lui fut apportée par son oncle, le feld-maréchal Frédéric-Josias de Saxe-Cobourg.
Alors que le duché était occupé par les troupes de Napoléon, Léopold entra au service du tsar Alexandre et devint colonel de la Garde impériale, puis général de cavalerie. À la tête de son régiment il se distingua aux batailles de Bautzen, de Kulm et de Leipzig, ainsi que pendant la campagne de France en 1814. La campagne terminée par l’entrée des alliés à Paris, le prince accompagna l’empereur Alexandre à la cour d’Angleterre, où il fut présenté à la princesse Charlotte, fille du prince de Galles.
Naturalisé Anglais, titré duc de Kendal et nommé général, il épousa le 2 mai 1816 la princesse Charlotte, héritière du trône. Son bonheur fut de courte durée : le 4 novembre 1817, la princesse Charlotte mourait après avoir mis au monde un enfant mort-né. Léopold resta très en faveur à la Cour et ses liens avec la couronne d’Angleterre s’étaient encore resserrés par le mariage de sa sœur Marie-Louise-Victoria avec Édouard duc de Kent. De cette union naîtra la future reine Victoria, dont il fut le tuteur à la suite du décès du duc de Kent.
Les Grecs ayant reconquis leur indépendance, les grandes puissances désignèrent Léopold comme souverain le 3 février 1830, mais celui-ci, après avoir appris que la nation grecque tout entière n’avait pas ratifié ce vœu, se désista par une lettre restée célèbre.

L’inauguration royale

Le 22 avril 1831, une délégation belge venait lui offrir le trône de Belgique ; Léopold était réticent, mais le 4 juin, le Congrès National par la majorité de 152 suffrages sur 196 votants proclama S. A.R. Léopold-Georges-Chrétien-Frédéric, prince de Saxe-Cobourg-Gotha, roi des Belges. « Ce fut donc, on peut l’affirmer en face de l’histoire, écrivit un contemporain, d’un consentement unanime que le Roi Léopold fut appelé à ce trône qu’il devait occuper avec tant d’éclat et de vraie gloire. »

Le bourgmestre de Bruxelles Nicolas Rouppe fit placarder le 14 juillet un avis déclarant que « Le Prince Léopold de Saxe-Cobourg a accepté définitivement la Couronne de Belgique. Avant huit jours son Altesse Royale sera au milieu de nous. Vous donner cette nouvelle, c’est vous annoncer que nous avons atteint le terme et le but de notre glorieuse révolution. Sous le sceptre d’un Roi Constitutionnel, nous formons enfin une Nation libre et indépendante. »
Le prince quitta Londres le samedi 16 juillet et débarqua à Calais, où il fut accueilli par le général Augustin Belliard. Le lendemain, il franchit la frontière à La Panne et arriva au palais de Laeken le 19 au soir. Le jeudi 21 juillet, il fit son entrée à Bruxelles et s’achemina vers la Place Royale, où il arriva à 13.15 heures.

Devant l’église de Saint-Jacques-sur-Coudenberg une vaste estrade, entourée de tribunes, formait une longue galerie au milieu de laquelle se dressait un trône surmonté d’un dais blanc et or. Sur les piliers des cartouches portaient les noms des neuf provinces, surmontés de trophées d’armes, où la cuirasse antique avait fait place à la blouse bleue traversée du double baudrier des combattants de l’année précédente entre des drapeaux tricolores, le rouge tenant à la hampe.
Le prince s’assit dans un fauteuil, placé devant le trône, entre le régent, le baron Érasme Surlet de Chockier, et le président du Congrès National, le baron Étienne de Gerlache. Après la déposition de ses pouvoirs par le régent et la lecture de la Constitution, Jean-Baptiste Nothomb présenta la formule du serment, que le prince jura. Sous les acclamations de « Vive le Roi ! », le baron de Gerlache lui dit : « Sire, montez au trône ! »
Le souverain prononça alors son premier discours, dans lequel il déclara : « Belge par votre adoption, je me ferai aussi une loi de l’être toujours par ma politique. […] « Messieurs, je n’ai accepté la couronne que vous m’avez offerte qu’en vue de remplir une tâche aussi noble qu’utile, celle d’être appelé à consolider les institutions d’un peuple généreux et de maintenir son indépendance. Mon cœur ne connaît pas d’autre ambition que de vous voir heureux. »
Ensuite, il se rendit à pied au milieu de la foule jusqu’au palais de Bruxelles.

Le roi et les Églises

Le lendemain de son intronisation, le roi assista au Te Deum à la collégiale Sainte-Gudule et déclara à l’évêque de Tournai, Jean-Joseph Delplancq : « Je sais tout l’attachement que le peuple belge porte à sa croyance et je saurai la respecter. Quoique la Constitution ait entièrement séparé la religion du gouvernement, le clergé [catholique] est assuré de ma constante bienveillance. »
Cependant le souverain se méfiait des tendances menaisiennes de l’Église catholique belge, notamment de l’influence de l’archevêque de Malines, le cardinal Engelbert Sterckx, dont le « règne » coïncida avec celui du roi. Afin de modérer celle-ci, il sollicita du Vatican la nomination d’un nonce à Bruxelles, et il écrivit le 17 février 1835 : « Comme le gouvernement ici n’a absolument aucune influence sur l’Église, le représentant du Saint Père devrait réellement être, au point de vue de l’autorité, le chef de l’Église de chez nous, et en avoir l’autorité. » Toutefois, Léopold Ier n’eut pas à se louer du choix des trois premiers nonces et l’un après l’autre ils durent se retirer : Pascal-Thomas Gizzi en 1837, Raphaël Fornari en 1843 et Vincent-Joachim Pecci, le futur pape Léon XIII, en 1845.

Après le Te Deum, le roi reçu en audience le consistoire de l’Église Protestante de Bruxelles et manifesta le désir de voir les trois postes pastoraux maintenus, dont un aumônier pour sa chapelle privée. En effet, au début de son règne, Léopold Ier assistait régulièrement avec sa suite au culte qui se célébrait au temple, sis place du Musée, dénommé depuis Guillaume Ier « Chapelle royale ». Par la suite, le roi fit célébrer les cultes dans sa chapelle privée du Palais ou à celle du château de Laeken.
Le souverain eut successivement trois chapelains ordinaires : le pasteur Sigismond Scheler de 1831 à 1835, ensuite jusqu’en 1853 Chrétien-Henri Vent, pasteur de l’Église Protestante française et allemande de Bruxelles, et après son décès le pasteur de la section de langue allemande de cette Église, Friedrich Wilhelm Becker. Il eut également cinq chapelains honoraires : quatre anglicans, dont deux à Ostende, où il résidait souvent, et le pasteur Ernest-Henri Vent qui avait succédé à son père pour la section de langue française.

Dès 1834, le roi intervint auprès du gouvernement pour que les communautés anglicanes en Belgique soient subsidiées et le 18 mai 1839 il signait la reconnaissance du Synode de l’Union des Églises Protestantes Évangéliques du Royaume de Belgique.

Un mariage mixte

Le roi était veuf. Or, il fallait assurer la continuité de la nouvelle dynastie, aussi Léopold décida-t-il de se remarier. Il jeta son dévolu sur une princesse française et catholique, la fille du roi Louis-Philippe. Lors de son mariage avec Louise-Marie d’Orléans, Léopold eut le tact de ne pas demander l’abjuration de sa fiancée, au contraire, il accepta que les enfants soient élevés selon la religion romaine, ajoutant : « C’est la vertu et non pas le nom qui fait le véritable chrétien. »
C’est le 9 août 1832 que fut célébré le mariage : d’abord la cérémonie civile, puis la célébration catholique, à laquelle officia l’évêque de Meaux, ensuite la bénédiction suivant le rite luthérien, présidée par le pasteur Jean-Jacques Goepp, assisté du pasteur Victor Jaeglé. « Le lendemain du mariage de S.M. le Roi des Belges avec la fille aînée du Roi des Français, M. le pasteur Goepp a été offrir au prince la Bible qui avait servi pendant la cérémonie. Elle a été acceptée avec empressement et respect. »

La mort d’un protestant

Le pasteur Friedrich Wilhelm Becker assista le roi dans ses derniers moments. Conformément aux désirs du souverain, il s’était installé à demeure au palais. Il a laissé dans une lettre le récit de la fin du monarque : « J’ai demandé à Sa Majesté en présence de son auguste famille, qui entourait son lit de mort, si « Elle » désirait prier avec moi ? Le Roi m’a répondu « Oui, oui, très volontiers !». J’ai exprimé dans ma prière la grande vérité de notre foi chrétienne et évangélique, que nous ne serons sauvés ni par notre propre justice, ni par nos grandes œuvres, ni par les excellentes qualités personnelles de cœur et d’esprit, mais uniquement par le mérite de notre Sauveur Jésus-Christ crucifié pour nos péchés et ressuscité pour notre justification. Le Roi a répondu immédiatement après ma prière d’une voix claire et en accentuant chaque mot : « Oui, que Dieu veuille me pardonner tous mes péchés ! » ce qui a même touché aux larmes tous les assistants. Jamais le Roi n’avait renié sa foi évangélique, ceux qui osent prétendre le contraire n’ont pas connu son caractère ferme et ses principes religieux inébranlables. » Ce fut vers onze heures et demi le 11 décembre 1865 que Léopold Ier rendit le dernier soupir.

Le 16 décembre eurent lieu les funérailles solennelles. Dans la chapelle ardente dressée au palais de Bruxelles, les pasteurs entouraient le cercueil, pendant que le pasteur Becker prononçait le sermon, dont voici un extrait : « Sa prière offerte comme dernier sacrifice sur la terre a été sans doute agréable à ce Dieu clément et miséricordieux qui a donné la vie de son « Fils Unique » notre sauveur Jésus-Christ, pour nous racheter de la mort et pour nous réconcilier éternellement à lui-même notre Père céleste. C’est dans cette foi chrétienne que notre auguste coreligionnaire aurait pu s’écrier au dernier moment de sa vie terrestre : J’ai combattu le bon combat – J’ai achevé la course, j’ai gardé la foi. »
Ensuite le cortège se forma et conduit par les pasteurs se dirigea vers Laeken. Là, on avait construit à la hâte un temple provisoire où devait avoir lieu la dernière cérémonie religieuse. Un psaume fut chanté, puis le pasteur Ernest-Henri Vent prononça une courte prière et, après le chant d’un nouveau cantique, donna la bénédiction.

Le corps fut alors transporté au caveau de l’ancienne église catholique de Laeken, affecté à la famille royale, où il est entré par la grande porte de l’église, avec l’autorisation du cardinal Sterckx, à la condition sine qua non que le clergé protestant s’abstiendrait d’y suivre le corps de son royal coreligionnaire.


E.M. Braekman, Société Royale d’Histoire du Protestantisme Belge. (SRHPB)

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